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Chevaliers de la qualité ou esclaves des anomalies ?

Au cours de la présente série, nous nous attachons à étudier ce qui motive les individus à exercer le métier du test, en nous servant du framework Octalysis inventé par Yu-Kai Chou, grande référence dans le monde de la gamification.

Comme indiqué dans l’article précédent de cette série, la raison pour laquelle nous réalisons toute action de notre vie quotidienne est toujours liée à un ou plusieurs leviers motivationnels. Yu-Kai Chou, expert en gamification, a classé les 8 leviers fondamentaux de tout être humain au sein d’un framework nommé Octalysis. En voici une représentation :

Avant d'entamer une démarche de gamification, et pour éviter de tomber dans les travers courants de cette pratique, il est important d'avoir en tête ces 8 leviers, qui vont permettre de choisir les meilleurs mécanismes en fonction de l'effet recherché.

Les leviers positionnés vers le haut de l’octogone sont des leviers qui mettent la personne (ou le joueur, l’utilisateur…) dans une position de maîtrise ; elle peut librement s’adonner à l’expérience et en retirer des bienfaits qui reflèteront son talent. Les leviers positionnés vers le bas sont au contraire ceux qui mettent la personne dans une position de passivité, voire de soumission. Ces leviers prennent racine dans sa vulnérabilité.

Le présent article présente deux leviers motivationnels opposés sur le frameworks Octalysis de Yu-Kai Chou : le sens épique ou vocation (levier 1, tout en haut), et la peur de la perte et l’évitement (levier 8, tout en bas).

Le test logiciel, une vocation ?

Le 1er levier motivationnel identifié par Yu-Kai Chou est le sens épique ou la vocation.

Il s’agit de l’envie de contribuer à quelque chose qui dépasse notre propre personne. Cela peut être l’envie de protéger notre environnement, d’aider son prochain, d’assurer le bien-être de sa famille, de promouvoir l’équipe de cricket de son quartier, bref, de servir une cause, quelle qu’elle soit.

Dans les jeux vidéo, ce levier est souvent activé dès le début de l’aventure. Par exemple, quand on incarne Mario, on apprend rapidement que l’on va devoir sauver la princesse Peach. Un récit épique vient mettre en tension le joueur, lui donner envie de poursuivre un objectif, éveiller sa vocation.

Peut-on travailler dans le test par vocation ? C’est une question intéressante, soulevée il y a quelques temps dans un article sur le blog LyonTesting. Même si, quand nous étions enfants, nous ne rêvions pas de travailler dans le test, il y a quelques aspirations épiques qui peuvent nous animer désormais au quotidien :

  • Contribuer à la qualité d’un applicatif que l’on considère vertueux
  • Contribuer à la santé d’une entreprise dont l’impact nous semble positif
  • Contribuer au succès d’une équipe dont on apprécie les membres
  • Contribuer au rayonnement, à l’enrichissement et à la renommée du métier du test

En fonction des environnements de travail, du contexte général et de la personnalité du testeur, ces aspirations vont prendre une place plus ou moins importante. Si on le jugeait insuffisamment activé, la gamification pourrait permettre de solliciter davantage ce levier.

Ce 1er levier motivationnel est par excellence un levier qui met en valeur la personne, qui la rend véritablement actrice de son succès ; en anglais, cette position est désignée sous le terme à peu près intraduisible d’« empowered ».

Ces motivations positives peuvent nous donner l’impression d’accomplir des réalisations grandioses dans un esprit chevaleresque qui nous met en valeur. Mais le levier opposé n’est jamais bien loin…

La peur au ventre du testeur

Le 8ème levier de l’Octalysis est celui de la peur de la perte et de l’évitement.

Quand on tient d’une main un plateau rempli de verres en cristal, c’est ce levier qui nous pousse à la précaution. Il nous aide aussi à y aller mollo sur les chips à l’apéritif (ne pas perdre l’appétit, ne pas perdre la ligne), ou encore à respecter les limites de vitesse (ne pas perdre les points de son permis).

Dans une très grande partie des jeux, les biens que l’on possède en début de partie ou que l’on accumule au fil du temps peuvent nous glisser des mains à tout moment, que ce soit suite à un mauvais calcul, un coup de malchance, ou la fourberie de ses adversaires. Si ce n’est pas le cas, du moins a-t-on envie de gagner la partie, et œuvre-t-on du mieux qu’on peut pour ne pas obtenir la dernière place.

Ce levier, cette peur de perdre, est peut-être la seconde nature des testeurs. Récapitulons : au quotidien, en tant que testeurs, que risque-t-on de perdre ? Ou formulé de manière plus positive : que cherche-t-on à protéger ?

  • Un certain niveau de qualité. Des tests insuffisants peuvent laisser passer des bugs sur les nouvelles fonctionnalités ainsi que des régressions. Quel déshonneur pour l’équipe et en particulier (culturellement, c’est encore assez ancré) pour les personnes ayant testé l’applicatif…
  • La confiance de ses collègues. Personne n’est parfait et l’erreur est humaine, certes, mais la petite voix dans l’esprit d’un testeur peut parfois lui souffler qu’il se doit d’être irréprochable pour que sa parole continue d’être écoutée.
  • Un temps précieux. Trouver un bug bloquant dans les dernières heures allouées à une recette peut signifier que l’on a mal priorisé et organisé ses tests ; c’est bien sûr moins pire que de laisser un bug aller en production, mais cela reste frustrant et cela signifie une perte de temps pour l’ensemble de l’équipe.

Liens entre leviers motivationnels

Il est intéressant d’observer les liens qu’il existe entre les motivations positives présentées plus haut, et les motivations négatives liées au levier n° 8. Il existe également des liens entre ces motivations et le levier n°5 : influence sociale et connexion. Nous visons des objectifs non seulement pour nous-mêmes, mais bien souvent aussi pour en faire profiter d’autres personnes. Inversement, un échec vient aussi avec un certain regard que les autres pourraient nous porter.

Le levier n° 8 s'oppose aussi bien souvent au levier n° 4, celui de la propriété et de la possession : les biens que l'on amasse on a plaisir à les posséder et les utiliser, et on fait tout pour ne pas les perdre. Si on prend la peine de remonter 10 anomalies, on peut à la fois se sentir fier de ces 10 rapports de bugs, et on ressentira une grande frustration si l'outil de ticketing plante et que ce travail est effacé.

Et la gamification dans tout ça ?

A la suite de Yu-Kai Chou, nous choisissons ici de parler des leviers motivationnels en premier. Ces leviers sont à activer ou non en fonction de l’effet rechercher. Quel but est recherché par la démarche de gamification de l’activité de test ?

S’il s’agit de (re)donner du sens au travail des testeurs, le levier 1 pourrait être activé avantageusement. Pourquoi teste-t-on, quelle est notre raison d'être ? Chacun sait-il pourquoi son travail est essentiel ?

S’il s’agit d’accroître leur vigilance, le levier 8 pourrait offrir des perspectives intéressantes. Comment symboliser le coût de la non-qualité ? Comment augmenter le sentiment de responsabilité et donner envie de protéger la qualité ?

Dans les prochains articles seront présentés les 6 autres leviers motivationnels, qui vous permettront d’avoir une vue d’ensemble sur ce qui peut motiver les testeurs à se surpasser.

A très vite pour le prochain article, qui parlera accomplissement, développement et créativité !

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